Tunisie - La dépénalisation de la Zatla par le Président Essebsi : raison d’Etat ou dérision du Pouvoir ?


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En Tunisie, la Zatla (le cannabis) est cultivée incognito dans plusieurs régions humides; elle est transformée dans divers ateliers clandestins; mais elle est commercialisée de plus en plus au grand jour par de vrais criminels dans les lieux publics, ciblant particulièrement des consommateurs vulnérables et très jeunes. Toute une filière économique lucrative, mafieuse et ramifiée autant auprès des producteurs que des dealers et leurs protecteurs nichés dans les écosystèmes politiques, sécuritaires et juridiques.

 

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Et cela ne s’arrête pas là, puisque le caractère clandestin et illégal de cette filière finit par engorger les prisons, donner du travail à des centaines de gardiens de prison, des centaines de juges, d’avocats et autres services liés; le tout aux frais des victimes et de leurs familles. Des lourdes peines et parfois de graves sévices sont subits par les jeunes et les moins jeunes détenus en prison pour cause de consommation de la Zatla.

 

À leur libération, certains finissent en djihadistes et d’autres en grands bandits de grands chemins. Il faut dire que les prisons en Tunisie sont conçues, gérées et financées de manière à servir de «camps de concentration» pouvant être utilisés comme levier de pouvoir et de pression politique.

La situation des prisons engorgées par des détenus liés à la filière du cannabis a été récupérée par le Président Essibsi, lors de sa dernière campagne électorale, et là revoilà de nouveau instrumentalisée pour affronter les prochaines échéances électorales (élections municipales).

L’enjeu de la dépénalisation de la Zatla par le Président de la Tunisie nous rappelle l’Amérique du Sud et ses présidents et hommes de pouvoir ayant eu des proximités complices avec les milieux de la drogue. Plusieurs présidents latino-américains ont été d’ailleurs condamnés pour complicité, collusion ou appui aux cartels de la drogue. Ces cartels très puissants et omniprésents dans les rouages centraux du gouvernement ont toujours eu leurs appuis dans les plus hautes instances de l’État. Le président Noriega fut condamné pour ces complicités à 40 ans de prison ferme, et ce par les Américains, qui ont vu que les administrés sud-américains n’étaient pas capables d’agir contre les cartels et les enjeux de la drogue en présence. Plein d’autres ministres et chefs d’État ont mouillé dans ces activités illégales et dangereuses pour le développement social et ont été condamnés à un moment ou à un autre de leur vie.
 

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Le président Essibsi a réuni le Comité de la sécurité nationale pour parapher et mettre sa touche propre au dossier de la dépénalisation de la consommation de la Zatla, avec tous les enjeux liés à cette filière qui pénalise plus le consommateur que le producteur ou le dealer. Ce Comité de sécurité nationale, constitué des ministres les plus puissants dans le gouvernement avait à son ordre du jour les modalités de dépénalisation, avec tout un décorum de signatures de décisions déjà prises, prenant de facto ce Comité comme un écran de fumée, un coupe-vent ou encore un pare-chocs dans le contexte préélectoral des élections municipales.



Beaucoup de citoyens peuvent se questionner quant aux vraies raisons de telle précipitation dans la dépénalisation. Il faut gratter un peu plus l’écran de fumée lié à ce processus et à ses graves conséquences sur les jeunes, sur les valeurs de la Tunisie et sur les ambitions collectives issues de la révolte de 2011.

Le cannabis : un vicieux dopage pour la croissance

Le Président Essibsi s’engage personnellement pour alléger ou pardonner les peines liées à la consommation du Cannabis. Il n’est pas le seul, il fait partie de ceux qui pensent que la prohibition est inefficace et pour plusieurs autres raisons d’État. On le sait, plusieurs pays européens ont introduit dans leur réforme de calcul de la croissance de leur PIB plusieurs activités illégales et informelles comme le commerce du cannabis et la prostitution. Ces activités, une fois légalisées ou à moitié reconnues ont permis de doper la croissance du PIB néerlandais de 0,4 %, de 0,5 % le PIB britannique, de 3% le PIB italien, de 2,56% le PIB de l’Espagne. Plein d’autres pays et gouvernements sont prêts à tout pour des résultats sur le tableau de la croissance du PIB.

En Tunisie de 2017, la Zatla peut être envisagée comme ultime facteur de croissance, dans un contexte morose, d’économie stagnante et des acteurs politiques à la recherche de la moindre décimale dans le calcul de la croissance. C’est hallucinant!

 

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Selon le prestigieux journal The Economist, le cannabis constitue dans le monde une manne de presque 300 milliards $US de chiffre d’affaires annuel; ce produit intéresse plus de 250 millions de consommateurs illicites. Le journal ajoute le cannabis pourrait constituer un «facteur de compétitivité» pour l’attraction de plus de touristes, particulièrement dans les pays prêts à tout pour promouvoir leur tourisme. Oui, ces pays sont déjà en crise et après avoir fermé l’œil sur la pédophilie des touristes, ils peuvent faire un pas additionnel pour agrémenter le tout avec une consommation de cannabis libre et bénie par l’État.

 

Les Philippines, la Thaïlande et d’autres pays sont cités dans ce cadre. Mais allons-nous jusqu’à mettre la Tunisie, pays déclencheur du Printemps arabe dans ce peloton de la honte, suite aux décisions de Essibsi et de son Conseil de sécurité nationale? Question brulante, s’il en est!

Dépénaliser la Zalta en Tunisie va probablement alléger certains excès notamment au regard des jeunes pris en flagrant délit de consommation. Mais, cela ne peut se faire correctement sans accompagnements éducatifs et actions de sevrage, le cas échéant. Je ne suis pas certain que les analyses menées au sein du gouvernement vont jusque-là. Ce n’est pas une mince affaire; dépénaliser, mais encore faut-il que le système public apporte des nouvelles actions et approches pour aider les jeunes à s’en sortir de ce piège et prévenir ses néfastes conséquences sociales. C’est aussi, une question de moyens et d’agenda.

L’argument de la légalisation du cannabis en Tunisie peut être porteur de votes lors des élections, mais porteur aussi de troubles dans les modalités de mise en œuvre et de gestion pénale quand il vient le temps pour distinguer entre les divers consommateurs et éventuellement les différentes actions à mener pour bien agir.

L’argument de la dépénalisation de la Zatla est certainement très séduisant pour certains conseillers du Président et du Chef du gouvernement actuels. Oui, cela peut augmenter la croissance, doper le tourisme et réduire les dépenses publiques (prisons, tribunaux, agent de gardiennage, autres frais par prisonnier). La Ministre des Finances était présente à la rencontre du Comité de la sécurité nationale, mais on ne sait pas si dans ses dossiers feuilletés lors de la réunion figure une analyse d’impacts du projet présidentiel voulant relaxer et dérèglementer les interdictions au sujet de la filière de la Zatla. La compétence et la fiabilité de la Ministre sont en cause, et pas pour la première fois.

On peut avancer sans trop se tromper que le projet présidentiel est financièrement rentable : plus de décimales dans le taux de croissance, moins de dépenses publiques et probablement une meilleure attractivité touristique. Mais, il est certainement déficitaire sur le plan social et stratégique. Une telle mesure ne peut que diviser encore plus la Tunisie, créer de l’extrémisme religieux (par revanche) et générer plus de délinquances des consommateurs et plus de déviances chez leurs protecteurs nichés au cœur de l’État.

Dérision du pouvoir et déviance de ses valeurs

Nous n’avons pas vu la Ministre de la Santé sur les clichés communiqués de la réunion organisée au Palais de Carthage, à l’initiative du Président. Est-ce par omission, par conviction ou par déni que la Ministre de la Santé a été exclue de la rencontre? On peut se demander si les enjeux de santé publique sont pris en compte dans le cadre des processus de relaxation de la législation régissant la filière du cannabis en Tunisie.

Les enjeux et les conséquences sont majeurs pour la santé publique : dépendances, impacts néfastes sur le développement du cerveau des jeunes, maladies liées à la dépendance, dépenses en santé en flèche, santé mentale, etc. Qui a documenté ces impacts?

Cela dit, on peut se demander comment ce Comité peut tolérer durant la transition démocratique, une autre transition entre une symbolique d’État-Providence et une symbolique d’État-Délinquance.

Le silence assourdissant de certains partis politiques actifs sur la scène politique est de facto, complice dans le contexte préélectoral ambiant.

Le paysage politique est changeant et de plus en plus polycentrique (plusieurs centres de décision et de pressions), et on peut s’attendre à un sursaut de conscience la société civile pour condamner sans réserve ce processus et pour savoir un peu plus sur les vraies raisons de l’État. À ce sujet, les observateurs déplorent les décisions prises sans données probantes ni preuves documentées par des évaluations d’impacts sur les équilibres sociaux : la cohésion des ambitions, la confiance interrégionale et intergénérationnelle… sans parler des valeurs de probité et de courage qui ont toujours animé la Tunisie depuis des siècles.

L’imminence des élections municipales force le silence des acteurs politiques, et le Président en profite pour forcer le passage institutionnel et décréter son point de vue.

On peut s’attendre à ce que la société civile et les organismes communautaires de la Tunisie démocratique s’opposent fermement à ces dérives, par des réactions citoyennes, des pressions de contre-pouvoir, voire même par des plaintes pénales pour préjudice lié à la délinquance de l’État et du gouvernement en cause.

Par Asef Ben Ammar, Ph. D.

Analyste en économie politique


Publié le:2017-03-16 09:02:46

 

Source: https://www.babnet.net/festivaldetail-139933.asp

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